L’inclusion scolaire en sept temps
Introduction
Deux orthopédagogues de l’Institut TA, Marie-Philippe Goyer et Kristel El-Akouri, sont allées en Finlande au début décembre 2025 pour comprendre comment le système scolaire finlandais vivait l’inclusion scolaire des élèves qui ont des difficultés d’apprentissage. Elles ont visité des écoles et des facultés d’éducation en plus de rencontrer plusieurs professionnels de l’éducation. Elles étaient accompagnées par Marc-André Girard, directeur d’école.
À la lumière de plusieurs constats que nous avons réalisés et qui sont identifiés dans les articles Soutenir un élève en difficulté dans une école finlandaise et L’inclusion scolaire : de la théorie à la pratique, nos rencontres et discussions avec les enseignants finlandais pendant notre séjour nous permettent de mieux comprendre comment se transpose la vision d’inclusion dans le quotidien des élèves et, bien sûr, dans celui des enseignants.
1. L'école en boucle
En premier lieu, les enseignants travaillent non seulement à créer un lien avec leurs élèves, mais des mesures sont mises en place pour que ce lien puisse être maintenu pendant le parcours scolaire des élèves. Il n’est donc pas rare que les enseignants puissent travailler avec les mêmes élèves de la même classe pendant deux ou trois années consécutives, parfois même plus, et ce, jusqu’en 9ᵉ année (l’équivalent de la troisième secondaire).
2. Les choix offerts aux élèves
Deuxièmement, les élèves jouissent d’une liberté dans les activités d’apprentissage. L’aspect universel visé par les approches pédagogiques combinées à l’aménagement de la classe favorise, selon les enseignants que nous avons visités, l’inclusion scolaire. Il y a non seulement une place pour chaque élève, mais aussi, tout est mis en place pour qu’ils se sentent bien dans leur classe et dans leur école. Un élève heureux en est un qui apprend, nous rappelle une direction aussi rencontrée! Par exemple, dans plusieurs écoles visitées, ils peuvent choisir :
Plusieurs enseignants enseignent en équipe (team-teaching) et les élèves ont parfois le choix de l’enseignant. Ils peuvent aussi avoir le choix de s’isoler dans un endroit où la lumière est tamisée ou travailler dans des espaces communs contigus à la classe.
Les élèves peuvent s'asseoir à leur pupitre, à une table, au sol, sur un coussin, etc. Nous avons également vu des classes qui sont conçues pour que les élèves puissent bouger grâce à des espaliers, des ballons de yoga, des tabourets oscillants. Dans ces classes, des activités physiques prévues à même un cours de langue finnoise où les élèves devaient simultanément construire des phrases.
Certaines écoles permettent aux élèves de lire un ouvrage sous sa forme traditionnelle ou en version électronique. D’ailleurs, la technologie est également un outil qui, dans bien des cas, peut faciliter l’inclusion grâce aux perspectives d’adaptation qu’elle propose.
L’idée de l’universalité permet aux élèves de prendre des décisions fréquentes dans le déroulement de leur quotidien scolaire. Ainsi, non seulement ils peuvent donner leur propre couleur à cette démarche évolutive qu’est l’apprentissage, mais aussi, ils apprennent à se responsabiliser en assumant les conséquences de leur choix. L’enseignant n’a pas à tout décider pour ses élèves et leur laisser un espace décisionnel permet aux élèves de réaliser que parfois, les mauvais choix peuvent influer négativement sur ladite démarche.
3. Le pouvoir de la rétroaction
Troisièmement, les enseignants offrent une rétroaction régulière aux élèves. Vu la propension des enseignants à travailler en collaboration sous différents angles, les élèves peuvent toujours compter sur la rétroaction d’un enseignant, d’un aide-enseignant (l’équivalent de nos éducateurs en service de garde, qui soutiennent l’enseignant en classe quelques heures par semaine), d’une orthopédagogue ou d’un stagiaire. En fait, quelques collègues finlandais nous ont confié qu’ils remettent en question la forme anglophone du terme « rétroaction » : leur culture éducative évolue et les enseignants parlent de plus en plus de « feedforward » plutôt que de « feedback ». L’idée? « Alimenter » ce qui vient plutôt que ce qui est derrière et orienter les élèves vers l’avenir en leur proposant des pistes concrètes pour progresser, plutôt que de se limiter à l’évaluation du passé. Si, dans sa forme française, cette remarque semble anecdotique, il n’en demeure pas moins qu’elle a généré une réflexion chez nous : augmenter les perspectives de rétroaction utile, bienveillante et spécifique et l’orienter vers ce qui reste à parcourir comme démarche d’apprentissage semble incontournable.
4. Le rôle de l’évaluation
Quatrièmement, l’évaluation est réellement au service de l’apprentissage. D’une part, elle est continue : l’enseignant évalue toujours en cumulant diverses traces en laissant le temps d’apprentissage perdurer aussi longtemps que possible, sans l’interrompre régulièrement avec des examens, des tests ou des contrôles en bonne et due forme. De plus, pour consolider cette vision, plusieurs écoles choisissent de ne publier qu’un seul bulletin annuellement, celui en fin d’année. Évidemment, minimalement, deux rencontres parents-enseignants sont prévues (une à l’automne, l’autre au printemps), mais les parents et les enseignants sont en contacts étroits et s’assurent, dans bien des cas, de collaborer étroitement lorsque nécessaire. La collaboration parents-enseignants est d’ailleurs un ingrédient de premier plan dans la recette de la réussite scolaire des élèves finlandais.
Sur le plan des épreuves ministérielles, il est important de noter qu’elles ne sont imposées qu’en douzième année où l'élève a généralement 18 ou 19 ans au moment de terminer cette année et exclusivement pour les élèves inscrits dans un programme préuniversitaire. Cela correspond à environ 50% des effectifs étudiants finlandais, nous rapporte-t-on.
L’évaluation formative est donc régulière, certes, et elle se combine fréquemment à l’évaluation diagnostique. Non seulement permet-elle de comprendre où en est l’élève dans sa démarche d’apprentissage, mais elle donne de précieuses indications sur l’enseignement offert : comble-t-il les besoins de tous les élèves ? Quels sont les ajustements à apporter ? Une direction nous confiait qu’il trouvait hasardeux que les résultats des divers types d’évaluations ne permettent pas à l’enseignant de surveiller ses propres approches pédagogiques. Avant même de tenter de chercher les origines des difficultés d’apprentissage, l’enseignant doit tenter de comprendre comment son enseignement répond aux besoins de l’élève qui lui sont confiés. Il nous rappelle qu’on ne peut pas changer les éléments environnementaux d’où provient l’élève, mais nous pouvons en mitiger les impacts en transformant nos approches pour mieux combler ses besoins. Bref, la planification annuelle des enseignants se veut un chemin à prévoir, lequel n’est pas systématiquement emprunté pendant la durée de l’année scolaire. La flexibilité pédagogique finlandaise veut donc s’adapter au rythme de ses élèves, sans les presser outre mesure et sans devoir hâter l’émergence des indicateurs qui, selon eux, pourraient donner une mauvaise lecture de la véritable démarche d’apprentissage de l’élève.
5. Le lien école-famille
Cinquièmement, à propos de l’environnement familial de l’élève, un enseignant a mis l’accent sur l’importance d’avoir un bon lien avec ce dernier, grâce à une approche dialogique. Rappelons que, selon ce qui nous a été confié, un élève qui souffre en est un qui peine à apprendre. On ne peut enseigner à un élève préoccupé, triste ou en colère. Or, parfois, les difficultés vécues par les élèves dépassent soit la compétence de l’enseignant ou son rayon d’action. C’est pour cette raison que l’équipe enseignante peut compter sur une équipe multidisciplinaire complétée par une infirmière, une psychologue et un travailleur social. L’inclusion scolaire commence par prendre soin de ceux qui apprennent, d’où l’importance d’établir un lien bienveillant avec chacun des élèves.
6. Le bien-être des élèves au cœur de l’approche finlandaise
Sixièmement, tout est mis en place pour que, lorsqu’ils sont à l’école, les élèves se sentent comme à la maison. Les écoles réussissent à être chaleureuses et accueillantes. Par exemple, elles favorisent l’éclairage adaptatif ou en couleur et elles offrent des séchoirs électriques pour que ces derniers puissent faire sécher leurs vêtements d’hiver pendant les heures de cours. Des accents de bois omniprésents rappellent l’importance de la forêt dans la culture finlandaise en plus d’ajouter une touche de chaleur et de nature. À l’école, comme à la maison : c’est un véritable choc culturel de constater que les élèves finlandais, ainsi que plusieurs de leurs enseignants, déambulent dans l’école en chaussettes, en pantoufles ou en sandales, et ce, sans égard à la saison.
7. L'enseignement en plein air
Septièmement, nous avons pu constater que l’enseignement en plein air est également une stratégie que des enseignants choisissent pour incarner cette inclusion qui caractérise le système scolaire. Dans un contexte naturel, loin de la classe, des talents émergent. Des élèves, jusqu'alors effacés, rayonnent, nous confie une enseignante. L’éducation en plein air, c’est une opportunité d’inclusion. Elle nous rappelle que, face aux éléments, nous sommes tous égaux. Pour aborder les contenus prévus au programme, l’enseignante rivalise d’ingéniosité pour que les élèves puissent partir d’un élément forestier qui les intrigue ou qui les intéresse : un champignon, la trace d’un animal, la température de l’eau, la position du soleil, etc. L’enseignant s’occupe de relier le tout au programme et d’orienter les suites pour les élèves grâce à des discussions et d’autres découvertes. L’enseignant est un pont entre la curiosité et l’émerveillement de l’enfant et les obligations du programme d’études. Tout cela, en respirant la liberté, bien loin des conventions scolaires qui régissent le quotidien des élèves! Dans cet esprit, l'authenticité de la tâche proposée facilite grandement l’engagement de tous les élèves envers ladite tâche. Les contextes proposés et le degré de liberté offert à tous les élèves permettent notamment à ceux qui éprouvent des difficultés de briller à leur tour dans ce contexte d'apprentissage!
Conclusion
La recette finlandaise pour l’inclusion scolaire est à la fois simple et complexe. Sa simplicité tient à l'authenticité des préoccupations de bien-être des uns envers les autres. Elle tient aussi de l’aspect organique d’une société fondamentalement inclusive et tissée serrée et ses écoles sont à son image. Les approches inclusives, à défaut d'être toujours réfléchies ou planifiées, sont naturelles et bien ancrées dans les mœurs enseignantes. Or, la complexité de ces approches inclusives tient à l’organisation des ressources qui la rendent possible. Comme partout ailleurs en Occident, les ressources financières se raréfient et les besoins sont en croissance.
Certains enseignants blâment la bureaucratie ou la paperasse liée aux modalités de soutien aux élèves, alors que d’autres prétendent que la nouvelle réforme qui encadre l’aide offerte aux élèves en difficultés d’apprentissage réussira non seulement à augmenter le champ d’exercice de l’autonomie professionnelle des enseignants concernés, mais, en plus, elle diminuera cette bureaucratie. Pour l’instant, il est prématuré d’en venir à une conclusion ou à une autre, mais une chose demeure certaine, comme nous le rappelle un chercheur spécialisé en inclusion scolaire : l’inclusion n’a rien de parfait et, de toute façon, est-ce que cela doit nécessairement l’être?
Un peu plus sur l'auteur
Marc-André Girard est directeur d'école depuis plus de 20 ans. Titulaire d'un doctorat en éducation, il est également chercheur et chargé de cours. Il s'intéresse au leadership des directions, à leur compétence numérique et à la transformation des pratiques pédagonumériques des enseignants. Pour lui, les technologies numériques en éducation permettent l'universalité des approches et l'inclusion de tous les apprenants. Il en est à son troisième voyage en Finlande, toujours à la découverte de ce système scolaire fascinant.



.png)